Dans ma boîte mail, transmis par un ami:
"Salut les juristes,
Linda, ma maître de stage, m'a parlé d'une de ses amies qui part à Londres et qui libère un poste
d'Avocat généraliste dans un Cabinet à Paris.
Le boss c'est le Président d'une grosse association très connue (bon élément je pense sur un
CV).
Pour plus d'info, écrire à Anne.D@hotmail.com en précisant que vous venez de la part de Géraldine qui
travaille avec Linda chez Butorama, histoire que la fille situe.
Elle va mettre une annonce sur le site "le village de la justice" donc c'est une exclusivité ! Si vous
avez des connaissances fiables qui sont intéressées, n'hésitez pas à passer le mot.
Biz à tous.
Géraldine."
Ma première piste ! Si j'ai bien compris, Linda a dit a Géraldine qu'une de ses amies libérait un poste, et Géraldine a transmis l'info à mon ami qui à son tour me
l'a transmise ! Wouah !
Je viens à peine de fêter mon diplôme, de prêter serment (1) et de réaliser que les études, c'est bel et bien fini. Jusque là je savais où j'allais, il suffisait d'enchaîner une année après
l'autre, DEUG, Licence, Maîtrise, etc… Mais ce qui a été ma vie ces six dernières années vient de prendre fin. Enfin, j'ai intellectualisé la chose. Mais réalisé non, pas encore.
Mais pour bien comprendre comment on en vient à écrire une lettre de démotivation telle que celle-ci, il est nécessaire de revenir un petit peu en arrière.
J'ai obtenu mon DEA (2) en droit des affaires en 2004 à Limoges, et dans la foulée, j'ai passé l'examen d'entrée au CRFPA (3), plus connu sans doute sous le nom d’Ecole du Barreau.
Comme j’ai été reçue à cet examen, et moyennant des droits d’inscription payables en plusieurs fois, j’ai pu intégrer cette fameuse école pour y suivre une année de formation, en alternant des
cours et des stages.
J'ai, entre autres, eu l’occasion d’effectuer des stages auprès du Parquet, des magistrats du Siège et en maison d’arrêt. Mais le stage principal d’une durée de
deux mois, devant faire l’objet d’un rapport et d’une soutenance lors de l’examen final, devait bien entendu se dérouler au sein d’un cabinet d’Avocats. C’est ainsi que j’ai côtoyé pendant ces
quelques semaines, un pénaliste aguerri à la défense. Alors que ma formation était clairement orientée " droit des affaires " , plus par opportunité que par réelle vocation
d’ailleurs, j'avais quand même envie de voir de plus près ce qu'était le noyau dur traditionnel de la profession d'Avocat : le droit pénal. Et puis après tout, je voulais être Profiler au
FBI quand j'étais petite ! (4)
Je me suis pas mal intéressée à la criminologie et la victimologie, et ma mère elle-même Avocat, qui à l'époque travaillait dans le judiciaire et veillait à ce que
je ne grandisse pas uniquement dans un cocon douillet, m'avait même permis d'assister à un procès d'assises, une affaire d'inceste qui exceptionnellement ne se déroulait pas à huis clos. (5)
Un peu plus tard, soucieuse de donner un peu de réalisme à mes ambitions enfantines, j'ai décidé de devenir "criminologue", profession qui malheureusement…
n'existait pas en France. Il s'agissait plutôt d'une spécialité au sein d'autres professions liées à la psychologie, au droit ou à l'investigation.
Depuis, j’ai été poursuivie, de manière cyclique, par le spectre d’un "Avocat pénaliste ". Au collège déjà, j'ai effectué mon stage d’une semaine
" découverte d'un métier " dans le Cabinet judiciaire où travaillait ma mère, et mon compte-rendu s'intitulait " l'Avocat pénaliste ". Rebelotte en première année de fac, à
l'occasion du module PPP (6) dont le principe était d’interviewer un professionnel dans le métier de son choix. Je me suis alors retrouvée face à un des pénalistes les plus réputé de la
région, personnage de pouvoir qui m'a d'ailleurs laissée assez dubitative. Quoiqu'il en soit, mon mémoire s'intitulait… "L'Avocat pénaliste".
Et voilà que je remets le couvert pour ce fameux stage de deux mois dans le cadre de ma formation au CRFPA. Maître C., pénaliste donc, donne des cours à l'école.
Pointu dans son domaine, mais en même temps, un peu ailleurs. Il ne fait pas Avocat et c'est vrai, je le trouve plutôt séduisant. Je me décide donc à le retenir à la fin d'un cours pour lui
demander s'il accepterait que je fasse mon stage au sein de son Cabinet. Il accepte.
Quelques jours plus tard, dans son bureau, je découvre, atterrée, toute une bibliothèque bourrée d'ouvrages de criminologie. J’assiste à des interrogatoires dans les cabinets des Juges
d’Instruction et à de nombreux entretiens avec les " clients " qui, pour certains, il faut bien le dire, ont l’air franchement cinglés. D’autres ont touché le fond, emberlificotés dans
des situations inextricables. La misère humaine est omniprésente, quotidienne, on baigne dedans, c’est le fonds de commerce de la profession et il est inépuisable bien que pas forcément toujours
très rentable. Nous irons même visiter quelques malabars en prison. Mais l’apothéose de cette aventure est atteinte, sans le moindre doute, lors de la session d’Assises qui se déroule pendant la
durée de mon stage. La quasi totalité des affaires concernent des faits de viol ou d’inceste. C’est le tout-venant de l’activité judiciaire. On n’imagine pas à quel point c’est courant. J’assiste
à un ou deux procès qui se déroulent sur plusieurs jours puis, au détour d’un café, Maître C. me propose de but en blanc… de plaider dans la prochaine affaire. Quand j’y repense, je me demande
encore comment je fais à cet instant pour ne pas partir en courant. Je reste calme, ça a l’air tellement banal pour lui. Moi je trouve ça assez surréaliste. Pourtant je n’hésite pas vraiment à
accepter. Sans doute, dans ma stupeur, ai-je quand même conscience du caractère extraordinaire et unique d’une telle expérience. Il va sans dire qu'on ne propose jamais ce genre d’exercice
aux stagiaires, et même après plusieurs années de barre, de nombreux Avocats refusent de se frotter aux Assises. Et moi qui n’ai jamais plaidé de ma vie, même devant un brave Juge de proximité.
Cela dit, je n’ai pas eu trop le temps, ni de réfléchir, ni de prendre peur. Sous mon nez: un dossier de quinze centimètres d'épaisseur. Au programme : la défense d'un grand-père accusé de
pénétrations digitales sur cinq de ses petites-filles. La surprise du chef : un week-end pour préparer.
Je n'ai jamais su si je devais cette indescriptible expérience à la confiance ou à l'inconscience de mon maître de stage. Je penche assez pour la deuxième hypothèse…
J'espère au moins que j'ai libéré une partie de mon karma à cette occasion et qu'un nouvel Avocat pénaliste ne m'attend pas au tournant, quelque part…
(1) L'Avocat doit, avant son inscription au tableau d'un Barreau, prêter serment devant la Cour d'appel dans les termes suivants : "Je jure, comme avocat, d'exercer mes
fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité".
(2) Diplôme d’Etudes Approfondies (ancien nom de l’actuel Master II)
(3) Centre Régional de Formation à la Profession d'Avocat
(4) A n’en pas douter, c’était la belle époque des agents Mulder et Scully !
(5) Expression utilisée en droit pénal pour signifier que le public est exclu de la salle d'audience où se déroulent les débats. Cette exception au principe de la publicité des débats
judiciaires est mise en œuvre par la juridiction lorsqu'il y a un risque d'atteinte aux bonnes mœurs ou à l'ordre public.
(6) Projet Personnel et Professionnel
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